Pleins feux sur les chercheurs et chercheuses de Springboard : Fran Kerton

Tue, November 02, 2021

Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours professionnel et de ce qui vous a conduit à faire de la chimie verte appliquée à l’Université Memorial?

Mon parcours scolaire en chimie est assez traditionnel, mais mon diplôme de premier cycle comportait une mineure en sciences de l’environnement. Je m’intéresse depuis toujours à l’environnement, et j’étais très consciente et très inquiète des changements climatiques et de la hausse des niveaux de CO2. Au début de ma carrière, on s’inquiétait de plus en plus au sujet du trou dans la couche d’ozone et des CFC rejetés par les réfrigérateurs et les bombes aérosol qui en étaient responsables.

C’était pour moi une source de préoccupations et je voulais une carrière qui me permettrait peut-être d’agir concrètement et de faire quelque chose pour l’environnement. J’étais bonne en chimie à l’école et c’était une matière qui me plaisait, alors j’ai décroché un diplôme en chimie avec une mineure en sciences de l’environnement. Après, je me suis un peu éloignée de la question environnementale et j’ai commencé à m’intéresser à la chimie inorganique, que j’ai étudiée dans le cadre de mon doctorat à l’université du Sussex, au Royaume-Uni. J’ai ensuite déménagé au Canada pour suivre des cours à l’Université de la Colombie-Britannique et j’ai continué à travailler dans ce domaine. Puis, je suis rentrée au Royaume-Uni et j’ai travaillé à l’Université de York, qui a un centre d’excellence en chimie verte. C’est là que je me suis vraiment investie dans le domaine de la chimie verte.

Qu’est-ce que la chimie verte?

L’objectif de la chimie verte est de mettre en œuvre des processus permettant de fabriquer et d’utiliser des produits chimiques moins dangereux pour l’humain et pour l’environnement. Beaucoup de spécialistes de notre domaine vous diront que c’est un peu comme la médecine holistique, en ce sens que si vous faites de l’exercice et que vous mangez bien, vous pouvez éviter de tomber malade. C’est la même idée avec la chimie verte : on peut empêcher les substances nocives de pénétrer dans l’environnement et de causer de la pollution; on essaie donc d’intervenir en prévenant la pollution avant qu’elle ne se produise.

Il s’agit d’une discipline très avant-gardiste qui mobilise beaucoup d’étudiants et de représentants d’intérêts publics, car il va de soi, ou du moins je l’espère, que tout le monde veut vivre sur une planète où l’on apprécie l’environnement et où l’on peut vivre en sécurité.

À quels besoins de l’industrie répondez-vous grâce à votre travail à l’Université Memorial?

Eh bien, il y a tout un océan qui nous entoure et qui est un aspect fondamental de la culture (du Canada atlantique). J’ai donc eu envie de voir si je pouvais faire de la chimie verte associée aux océans. J’avais déjà réalisé des travaux sur la biomasse, en prenant des substances biologiques comme matière première et en créant ainsi des plastiques et d’autres matériaux.

Je me suis donc associée à la Newfoundland Aquaculture Industry Association (NAIA) et j’ai noué une collaboration avec cette dernière et avec des ingénieurs de l’Université Memorial pour essayer de régler la question des déchets produits par les secteurs de l’aquaculture et de la pêche. Il se trouve que nous avons obtenu des résultats très intéressants. Jusqu’à présent, nous avons pu fabriquer des plastiques à partir de déchets d’huile de poisson et de nouveaux matériaux intéressants à partir de coquilles de moules.

J’ai aussi un nouveau projet avec l’Ocean Graduate Excellence Network (OGEN) de l’Ocean Frontier Institute (OFI) dans le cadre duquel nous étudierons des arêtes de poisson, principalement des arêtes de saumon, comme source d’hydroxyapatite de calcium.

Un autre de mes domaines de recherche de prédilection est la revalorisation du dioxyde de carbone (CO2) en quelque chose d’utile. C’est un immense défi de chimie et d’ingénierie. Le CO2 est une molécule très stable, la forme de carbone la plus faible en énergie, ce qui explique en partie pourquoi il s’accumule dans notre atmosphère.

Pour faire le pont entre ces deux domaines, je m’intéresse également aux matériaux biodégradables et aux plastiques. J’ai collaboré avec des chimistes spécialisés en biologie de l’Université Saint Mary’s, qui nous ont aidés à cerner les microbes qui peuvent se développer sur certains de ces plastiques dégradables afin que nous puissions mieux comprendre le processus de dégradation.

Comment commercialisez-vous ces idées?  

Certains de mes étudiants ont fait des démarches pour commercialiser leurs idées, mais malheureusement, ils ne se sont pas rendus très loin et je pense que certains ont trouvé le processus assez difficile. Ils travaillent dans un cadre à court terme et il n’y a pas beaucoup de fonds disponibles quand on commence à commercialiser une idée. Dans le domaine de la chimie, il faut compter jusqu’à cinq ans avant d’arriver au stade où l’on est prêt à lancer un projet pilote et à passer à l’échelle supérieure. La chimie appliquée évolue beaucoup plus lentement que la majorité des secteurs parce que les réglementations à respecter sont beaucoup plus nombreuses et qu’elle nécessite des investissements importants dans l’équipement et dans l’infrastructure.  

Je pense qu’il est vraiment important qu’il y ait des organismes comme Springboard Atlantic qui aident à créer des liens entre les personnes qui coexistent déjà dans l’espace entrepreneurial ou des industries plus petites qui pourraient s’intéresser dès le départ à une collaboration pour ce type de projet.  

J’ai deux projets financés par MITACS en cours : un avec 3F Waste Recovery, une entreprise de Terre-Neuve qui s’intéresse aux déchets provenant de nos secteurs de l’alimentation, de la pêche et de l’agriculture et un autre, pour lequel je viens de soumettre une proposition, avec Seven Fathoms Skin Care, une entreprise qui fabrique des produits cosmétiques à base d’algues. C’est grâce à ces liens avec l’industrie ou avec d’autres organismes partenaires, le gouvernement et les laboratoires de recherche externes que l’on découvre sur quels besoins de recherche il faut se pencher plutôt que d’essayer de tout faire à la fois sans avoir de destination en tête.

Avez-vous fait de grandes découvertes grâce à la chimie verte appliquée?  

J’ai discuté de cette question avec de nombreux médias en mai dernier. Nous avons obtenu des résultats intéressants (non publiés) dans nos recherches sur le plastique à base d’huile de poisson et nous avons constaté que des microbes se développaient à la surface du plastique. L’une des raisons pour lesquelles nous nous sommes intéressés à l’utilisation de cette huile de poisson résiduaire pour la fabrication de matières plastiques était ce fort potentiel de biodégradation que nous avions soupçonné.

Jusqu’à présent, nos résultats préliminaires indiquent qu’il y a des bactéries présentes dans l’eau douce et les sols qui pourraient potentiellement dégrader notre matériau. Nous en sommes donc à un stade où nous voulons essayer d’optimiser et d’ajuster les différents composants que nous utilisons pour fabriquer le plastique, et où nous mettons davantage à l’épreuve sa résistance et ses propriétés.

Lequel de vos projets vous enthousiasme-t-il le plus pour ce qui est de l’effet positif sur l’environnement?

En étudiant la dégradation des matériaux avec nos plastiques à base d’huile de poisson, nous avons constaté un réel potentiel pour les nouvelles technologies en matière de recyclage et de réutilisation des plastiques, et s’il est possible de le faire de manière efficace sur le plan énergétique, nous pourrons piéger le CO2 dans ce système circulaire.

Les découvertes de la sorte me donnent espoir quant à l’avenir de notre planète. Même de mon vivant, je n’aurais jamais pensé que les véhicules électriques seraient sur nos routes, et pourtant on en voit de plus en plus aujourd’hui, tout comme l’énergie verte que représente l’électricité tirée de sources solaires et éoliennes. Il y a donc beaucoup d’espoir pour l’avenir.

Il y a une foule de bonnes raisons de créer des entreprises à partir des principes des technologies propres, et je pense que le Canada atlantique est un endroit idéal pour le faire. Il y a beaucoup d’étudiants talentueux qui décrochent leur diplôme à l’Université Memorial et qui aimeraient rester ici et travailler dans notre secteur de la haute technologie, qui est en pleine croissance. J’espère que certains d’entre eux lanceront leur propre entreprise ou que d’autres entreprises viendront ici pour employer ces diplômés.

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